Notre désir, ce qu'il dit de nous, et comment se le réapproprier
avec Margaux Terrou
Chaque année à l’occasion du lancement de La ligne privée, Ysé donne la parole à des femmes au sujet de la sexualité.
Cette année, pour aller encore plus loin, nous avons interrogé Margaux Terrou, sexologue et autrice du livre La Malbaise : elle nous livre aujourd’hui une réflexion inspirante sur notre désir, ce qu’il dit de nous et comment se le réapproprier.
Le désir est un mot que l’on utilise souvent sans vraiment s’y arrêter, un mot que l’on croit évident parce qu’il traverse nos vies intimes, nos relations, nos corps, alors qu’en réalité il est chargé d’injonctions, de normes, de récits transmis parfois sans que l’on s’en rende compte. On grandit rarement en se demandant ce que désirer veut dire pour soi. On apprend plutôt ce qu’il faudrait ressentir, quand il faudrait en avoir envie, comment il faudrait répondre au désir de l’autre, et très tôt le désir devient quelque chose à réussir, à maintenir, à ne pas perdre, plutôt qu’un mouvement intérieur à écouter.
Quand on demande à des femmes ce que le désir représente pour elles, les réponses sont souvent multiples, parfois contradictoires, mêlant l’élan, la curiosité, la peur de décevoir, la fatigue, la pression, l’idée qu’il faudrait être disponible, ouverte, vivante, même lorsque le corps ou l’esprit disent autre chose. Le désir est alors moins vécu comme une force intime que comme un indicateur silencieux de normalité, un baromètre du couple, une preuve attendue de féminité.
Pourtant, le mot désir vient de desiderare, littéralement « regretter l’absence de l’étoile ». Il dit déjà quelque chose de précieux : le désir n’est pas ce qui est toujours là, immédiatement accessible, prêt à être activé. Il est ce qui peut manquer, se voiler, se déplacer, sans pour autant disparaître. Ne pas ressentir de désir ne signifie pas qu’il n’existe plus. Cela signifie parfois simplement qu’il est ailleurs, en attente de conditions plus justes pour émerger.
Confondre désir et libido participe souvent de cette confusion. La libido renvoie à une énergie globale, ce sont toutes les phrases qu’on peut poursuivre par la phrase “j’ai envie de” : j’ai envie de danser, de chanter, de manger, de sortir, de mettre de la lingerie, de faire l’amour, de rencontrer ; quand le désir, lui, est profondément relationnel, contextuel, traversé par l’histoire, les expériences passées, le regard porté sur soi, le sentiment de sécurité ou de contrainte. On peut avoir une libido présente et ne pas se sentir désireuse. On peut désirer sans avoir envie de faire l’amour. Le désir ne se réduit pas à l’acte sexuel, pas plus qu’il ne se mesure à la fréquence des rapports.
La sexualité n’est pas innée, elle s’apprend. Elle se construit à partir de récits collectifs, d’injonctions genrées, de phrases répétées jusqu’à devenir invisibles, comme celle qui oppose encore trop souvent des hommes supposément guidés par des besoins et des femmes réduites à des envies secondaires, adaptables, négociables. Cette vision naturalisée efface une réalité pourtant essentielle : le désir est une construction, façonnée par l’éducation, la culture, le rapport au corps, et il n’obéit à aucune hiérarchie légitime entre les sexes.
Il peut apparaître à différents moments, dans différents espaces : dans la tête avant le corps, dans le corps avant l’envie consciente, dans le lien avant le geste, ou parfois en dehors de toute sexualité explicite, dans un regard, une sensation, une impression de présence à soi. Il peut être spontané ou réactif, surgir sans prévenir ou naître d’un contexte rassurant, d’un climat de sécurité, d’un sentiment de désirabilité retrouvé.
Se réapproprier son désir commence rarement par une technique ou une solution immédiate. Cela commence par des questions simples, mais exigeantes : qu’est-ce que désirer veut dire pour moi, indépendamment de ce que l’on m’a appris ? Est-ce que je me vis comme sujet de mon désir, ou principalement comme objet du désir de l’autre ? À quel moment ai-je appris à me détourner de mes sensations pour répondre à des attentes extérieures ?
Il y a aussi cette idée essentielle, souvent oubliée : la première personne que l’on a à désirer, c’est soi. Désirer son propre corps, non pas tel qu’il devrait être, mais tel qu’il est aujourd’hui. Désirer son rythme, ses limites, ses zones sensibles, ses refus aussi. Les limites ne sont pas l’ennemie du désir ; elles en sont souvent la condition. Les comprendre, les poser, les respecter permet de créer un espace où le désir peut circuler sans se sentir contraint ou menacé.
Découvrir ce qui procure un plaisir réel, et non un plaisir attendu, fait partie de ce chemin. Comprendre comment on aime être désirée, ce qui nous met en mouvement, ce qui nous fige, ce qui nous ouvre, ce qui nous ferme. Sortir d’une sexualité automatique pour entrer dans une sexualité consciente, habitée, choisie.
Le désir n’est pas un objectif à atteindre. Il est un langage intime, parfois discret, parfois bruyant, qui demande du temps, de l’écoute et de la douceur. Lui laisser de la place, c’est déjà commencer à le rencontrer autrement.

