
Ce que la saison estivale fait à nos corps et nos désirs
Par Puissante et Ysé

Une femme nue qui regarde en retour, et tout Paris s'étrangle.
Ou comment des siècles d'histoire de l'art ont façonné la manière dont les femmes se regardent dans le miroir.
La réunion annuelle d’Ysé, L’été dans la peau, est de retour : un temps fort, où nous donnons la voix à des femmes inspirantes pour partager des récits sincères et engagés autour du rapport au corps.
À l’heure où la peau se dévoile davantage, il nous semble essentiel de questionner notre lien à l’intime, et de faire émerger des images plus justes, plus douces, du regard que l’on pose sur soi. Continuer d’interroger le regard féminin et la force que l’on peut y puiser.
Aujourd’hui, nous avons prêté notre plume à Marie-Stéphanie Servos, fondatrice du média Femmes d’art, pour une réflexion autour des biais que des années d’histoire de l’art ont créé dans la manière dont les femmes se regardent.
Crédit © K G S FRENCH
J'ai toujours été fascinée par le fait que chaque geste de notre quotidien, que l'on pense neuf, est en fait l'héritage d'habitudes, d'usages, par la manière dont l'histoire pèse, silencieusement, sur nos vies les plus ordinaires.
Prenez ce geste-là, pas si anodin, mais quand même, qui accompagne toutes les femmes depuis leur plus jeune âge : se regarder dans un miroir. S'arrêter, se jauger, rentrer le ventre, ajuster une mèche. On passe d'ailleurs de plus en plus de temps devant notre miroir, sous couvert de self-care et de routine bien-être (attention, je plaide moi aussi coupable). On croit que ce regard sur nous-même nous appartient. Il a en réalité cinq siècles d'histoire derrière lui. Et l'histoire de l'art, que j'affectionne particulièrement, n'y est pas étrangère, bien au contraire. L'influence de l'art dans le regard que les femmes portent sur elles-mêmes a des siècles derrière elle.
Crédit © K G S FRENCH

Des siècles de femmes regardées
Si l'on devait résumer l'art occidental à un seul motif, ce serait sans doute celui-là : un corps de femme, nu ou presque, offert au regard de tous. Vénus allongées, odalisques, baigneuses surprises… les musées en sont pleins. Des corps arrangés, lissés, composés pour l'œil de quelqu'un d'autre. Peints par des hommes, commandés par des hommes (pour leur bon plaisir), collectionnés et jugés par des hommes.
Or les images et les corps ont toujours été gouvernés ensemble. Non que la peinture ait dicté les normes, ça, c'est la mode, la morale, la société qui les édictaient… mais l'art les enregistrait et, surtout, les consacrait : en fixant sur la toile la peau laiteuse, la chair jeune, la pose gracieuse, la pudeur calculée, il transformait des conventions d'époque en idéal intemporel. Ce que la mode imposait aux corps (corsets, silhouettes contraintes), la peinture le faisait passer pour de la beauté. Et un idéal accroché à un mur survit à toutes les modes : il continue de dire, siècle après siècle, ce qu'un corps de femme devrait être.
Dans ces tableaux, la femme est partout et nulle part. Elle est l'un des sujets les plus représentés de la peinture européenne, et presque jamais l'autrice du regard. Elle est muse, modèle, allégorie, décor. Elle apparaît ; elle ne regarde pas. C'est d'ailleurs ce qui a fait scandale avec l'Olympia de Manet en 1865 : non pas sa nudité (les Salons en regorgeaient) mais son regard. Cette femme-là nous fixe, frontalement, sans excuse mythologique. Une femme nue qui regarde en retour, et tout Paris s'étrangle.
En 1989, le collectif des Guerrilla Girls a résumé des siècles en une affiche : au Metropolitan Museum de New York, moins de 5 % des artistes exposés dans les sections d'art moderne étaient des femmes, mais 85 % des nus étaient féminins. Leur question tenait en une ligne : faut-il être nue pour entrer au musée ? Et sur l'affiche, en guise de manifeste, la Grande Odalisque d'Ingres coiffée d'un masque de gorille.


Le spectateur que nous portons en nous
On pourrait se dire que tout cela ne concerne que les cimaises des musées. Mais ce serait sous-estimer la puissance des images, particulièrement au XXIe siècle. Car à force d'être représentées ainsi, génération après génération, les femmes ont fini par intérioriser ce point de vue.
C'est John Berger qui l'a formulé le plus justement, dans Ways of Seeing (1972) : « Les hommes regardent les femmes. Les femmes se regardent être regardées. » Une femme, écrit-il, est presque toujours accompagnée de sa propre image d'elle-même ; elle porte en elle son propre surveillant. Nous nous voyons de l'extérieur, en permanence, comme un tableau en cours d'évaluation. Quelques années plus tard, la théoricienne du cinéma Laura Mulvey donnera un nom à ce phénomène : le male gaze, ce regard masculin qui structure les images, et qui, à force, s'est logé dans notre propre œil.
Le plus troublant, c'est que ce regard n'a pas disparu avec les Salons du XIXe siècle. Il a simplement changé de support. La pose, le cadrage, la lumière flatteuse, l'attente de validation : le nu académique s'est réincarné dans nos écrans. Et le contrôle des corps l'a suivi : les filtres lissent la peau comme les glacis des maîtres anciens, la retouche idéalise comme le faisait le pinceau d'Ingres, et la chirurgie esthétique sculpte dans la chair des canons que la peinture avait figés bien avant nos téléphones. Nous voilà devenues à la fois le peintre, le modèle et l'œuvre à corriger. Quand nous choisissons l'angle d'un selfie, nous composons, souvent sans le savoir, selon des règles édictées il y a des siècles par des hommes que nous n'avons jamais lus et jamais rencontrés. Fou, non ? Une question s'impose donc : qui regardons-nous vraiment lorsque nous nous regardons ?
Crédit © K G S FRENCH

Celles qui ont retourné le regard
Mais l'histoire de l'art n'est pas seulement celle de notre dépossession. Elle est aussi, plus discrètement, celle de la reconquête.
Artemisia Gentileschi, au XVIIe siècle, peint des femmes puissantes, agissantes, vengeresses, des corps qui font, au lieu de corps qui posent. Suzanne Valadon, ancienne modèle devenue peintre, représente des corps de femmes sans complaisance ni idéalisation : des corps vrais, dans des gestes vrais. Frida Kahlo fait de son propre corps, blessé, opéré, souffrant, le sujet central de son œuvre, et transforme ce qui devait être caché en territoire d'expression. Plus près de nous, Jenny Saville peint des chairs monumentales, débordantes, magnifiquement vivantes, aux antipodes des Vénus lisses. Et Niki de Saint Phalle fait danser ses Nanas, énormes et joyeuses, comme un pied de nez de couleur à des siècles de corps contraints.
Ce que toutes ces artistes ont en commun, c'est un basculement : sous leur pinceau, le corps féminin cesse d'être un objet regardé pour redevenir une expérience vécue. Il n'est plus une surface à contempler ; il est un lieu que l'on habite.


Reprendre l'autorité sur son propre regard
Voilà pourquoi cette histoire me semble si précieuse. Elle m'a personnellement aidée à comprendre quelque chose qui me pesait depuis longtemps : cette dureté que j'ai envers moi-même, et que je retrouve chez presque toutes les femmes que je connais. Ce réflexe de scanner mon reflet en cherchant d'abord ce qui ne va pas. Eh bien, tout cela, ce n'est pas entièrement moi. Cette petite voix qui commente, compare, corrige, et qui ne dit presque jamais bravo... n'est pas un trait de caractère, ni un défaut personnel ou une affaire privée entre mon miroir et moi.
Si nous sommes si dures envers nous-mêmes, ce n'est pas parce que nous manquons de confiance ou de volonté. C'est parce que nous jugeons nos corps avec un œil qui n'a jamais été fait pour les aimer, un œil dressé, pendant des siècles, à évaluer des Vénus lisses et silencieuses. Comprendre cela m'a fait un bien immense : ma sévérité n'est pas entièrement la mienne. Elle est un héritage. Et, la bonne nouvelle, c'est que ce qui a été construit peut être déconstruit.
Cela peut commencer modestement. Par remarquer, simplement, les moments où l'on se regarde de l'extérieur, en spectatrice de soi-même. Par aller voir d'autres images : une Saville, une Nana, un autoportrait de Kahlo, et sentir ce que cela change dans l'œil. Par se demander, devant le miroir : est-ce que je me regarde comme Ingres compose, ou comme Valadon peint ?
Nous n'avons pas choisi cet héritage. Mais nous pouvons choisir ce que nous en faisons. Après des siècles passés à être les muses du regard des autres, il nous reste le plus beau des rôles à prendre : devenir les artistes du nôtre.
Crédits © K G S FRENCH

CRÉDITS
Affiche Guerrilla Girls : Guerrilla Girls, "Do women have to be naked to get into the Met.Museum?", 1989
Poster, 30,5 x 66 cm
Extrait de "The Compleat Portfolio", 1985-2016
Collection Bibliothèque Kandinsky
© Courtesy mfc – michèle didier
La Grande Odalisque : La grande odalisque - Jean-Auguste Dominique Ingres - Musée du Louvre Peintures RF 1158
Olympia - Manet : Edouard Manet, Olympia, 1863, huile sur toile
H. 130,5 ; L. 191 cm; pds. 120 kg. avec cadre H. 177,5 ; L. 239 cm
Offert à l'Etat par souscription publique sur l'initiative de Claude Monet, 1890
© Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt
Frida Kahlo, La Colonne brisée, 1944
Huile sur masonite • 33 x 43 cm • Coll. Museo Dolores Olmedo Patino, Mexico • © Leonard de Selva / Bridgeman images
Niki de Saint Phalle au milieu de ses Nanas à la galerie Alexandre Iolas, 1965 ©Niki Charitable Art Foundation/DR ©André Morain