
Rencontre avec Kenza Keller
Cette année, nous avons souhaité nous recentrer, nous questionner sur ce qui nous est essentiel, ce qui nous est intime : dans notre quotidien, dans nos rituels, dans notre tribu et les personnes qui la composent.
Le regard féminin
avec Iris Brey
Tout passe par le regard. La manière dont on se voit, dont on perçoit les autres, leurs corps, la manière dont on nous apprend à désirer…
À rebours de représentations héritées d’une culture patriarcale, la notion de female gaze (regard féminin) permet de mieux comprendre les biais que nous portons en nous. C’est précisément cette notion de regard féminin qu’explore l’autrice et réalisatrice Iris Brey dans ses recherches.
Et pour vous, nous lui avons posé quelques questions.
Peux-tu te présenter et nous présenter ton parcours ?
Je m’appelle Iris Brey, et je suis autrice et réalisatrice. J’ai commencé par être prof de cinéma à la fac, j’ai ensuite été critique, j’ai écrit mon premier livre, Sex and the Series, et le deuxième qui est Le regard féminin. J’en ai écrit d’autres par la suite, mais le dernier est La véritable histoire du test de Bechdel, et je suis depuis passée à la réalisation avec ma première série, Split, diffusée sur France Télévision Slash.
Comment définirais-tu le concept de female gaze, et qu’est-ce qu’il recouvre concrètement pour toi ?
J’ai conceptualisé le regard féminin (female gaze), non en le caractérisant comme le regard d’une cinéaste femme, mais en le présentant comme le regard qui nous permet, en tant que spectateur.ice, de ressentir ce qu’un personnage féminin traverse dans un film, une série, une oeuvre. Il est question d’arriver à se dire que l’on ressent ce que le personnage féminin traverse, que l’on est en empathie de son expérience, plutôt que de s’identifier à elle.
Pour reconnaître ce regard féminin, je pense qu’il faut faire confiance à son corps et se demander, face à une œuvre, si l’on se trouve plutôt en présence d’un personnage féminin filmé comme un objet ou comme un sujet. Est-ce qu’on a l’impression de la regarder à distance, ou de l’accompagner au travers de ses expériences ?

Selon toi, comment les femmes peuvent-elles se réapproprier leur manière de regarder les corps et de désirer, en se détachant des représentations héritées d’un regard patriarcal ?
Je pense qu’il faut comprendre que l’on partage tous et toutes un imaginaire collectif qui est un imaginaire patriarcal. On a tous et toutes été bercés par les mêmes images, qui érotisent les femmes en les regardant comme des objets. Pour décoloniser cet imaginaire, il faut regarder des œuvres où les personnages féminin pensent, où elles sont des sujets, où on arrive à avoir envie de les connaître. Petit à petit, réussir à se rendre compte de ce qui nous met mal à l’aise, des positions dans lesquelles on n’a plus envie d’être, et d’aller vers des œuvres qui nous ressemblent plus.
Il faut célébrer ces œuvres- là, les offrir à ses ami.e.s, créer des connexions entre elles et les partager pour leur permettre de résister au temps. Il faut prendre conscience que ces œuvres ont une importance équivalente à celles qui mettent les hommes à la place du héros.
Pour aller plus loin, c’est aussi se dire que ce n’est pas la place du héros ou de l’héroïne qui est importante, mais de trouver des œuvres qui mettent en valeur les liens, quels qu’ils soient, entre des personnages tous regardés comme des sujets. Réflechir de manière plus intersectionnelle, en prenant en compte les questions de genre, les questions raciales, les questions de classe, et chercher les œuvres qui dialoguent avec nous et prennent en compte nos expériences.
Pour celles et ceux qui voudraient approfondir ces questions, aurais-tu quelques recommandations d’œuvres (films, séries, livres) qui permettent de mieux comprendre ces enjeux, ou qui sont particulièrement marquées par le female gaze ?
Il y a mille œuvres que j’aimerais partager, et je parle de beaucoup des films qui ont une place importante dans mes ouvrages.
Parmi les œuvres plus récentes, que je n’ai pas pu citer dans mes écrits, il y a la série Hacks. C’est une relation très belle entre une jeune femme qui veut faire de la comédie, et une comédienne beaucoup plus âgée qui l’engage pour écrire pour elle. Je trouve que cette relation de mentor est une relation que l’on voit assez peu, et c’est en plus une série qui est très drôle.
J’aimerais aussi mentionner l’album Lux, de Rosalia : je pense que c’est une artiste contemporaine qui est très importante. Ce qui m’a marquée, c’est que dans son interview pour le New York Times, elle cite un livre de théorie littéraire d’Ursula Le Guin, en expliquant que c’est ce livre qui l’a aidée à écrire son album. Pour moi, ça fait totalement sens, car c’est une théorie qui dit qu’on devrait arrêter de penser la narration comme une flèche que l’on envoie de manière très linéaire, comme le héros qui veut blesser quelqu’un en face de lui. Pour elle, on devrait plutôt penser à la forme du panier, pour cueillir nos idées, et rassembler les personnages ensemble pour redéfinir la manière dont on écrit nos narrations, qui ne seraient plus linéaires, avec des obstacles et des conflits, mais qui deviendraient des narrations du vivre ensemble. Je trouve ça assez beau.

Le test de Bechdel est souvent évoqué lorsqu’on parle de représentation des femmes au cinéma. Peux-tu nous expliquer comment il est né, en quoi il consiste, et ce qu’il nous permet d’observer dans les œuvres que nous regardons ?
Le test de Bechdel consiste à se poser trois questions quand on regarde un film :
1. Est-ce qu’il y a deux femmes nommées ?
2. Qui ont une conversation ensemble ?
3. Au sujet d’autre chose que d’un homme ?
C'est un test qui a été popularisé au tournant des années 2000, où il est arrivé dans la culture populaire. On l’a alors pris très au sérieux, comme s’il fallait absolument cocher ces cases pour être un film féministe : en vérité, c’est un test qui part d’une blague lesbienne d’une bédéaste qui s’appelle Alison Bechdel, dans sa BD Des gouines à suivre. Dans une planche qui date de 1985, on voit deux femmes passer devant un cinéma, et décider de ne pas y aller car il n’y avait aucun film où deux femmes nommées se parlaient d’autre chose que d’un homme.
Dans La véritable histoire du test de Bechdel, j’essaie de comprendre comment cette BD de 1985 est devenue un test qui a été décorrelé de l’oeuvre d’Alison Bechdel, comment le contexte lesbien ainsi que l’humour féministe ont été effacés. J’essaie aussi de le relier à d’autres ouvrages, comme celui de Virginia Woolf, Une chambre à soi et d’essayer de comprendre le fil entre ces oeuvres qui parlent toutes de la même chose : ce manque que l’on ressent, en tant que femme, de se sentir représentée dans des oeuvres. Il faut savoir que la majorité des films les plus regardés ne passent pas le test de Bechdel, ce qui raconte bien l’ampleur du sexisme présent dans le monde du septième art, où visiblement les femmes ne peuvent pas parler d’autre chose que des hommes.
